EDITORIAL : Intelligence Artificielle et secteur financier en zone CEMAC et UEMOA : Cas d’usages pour les acteurs des marchés financiers


Par Dr ZOGO Willy Stéphane | 


Introduction

L’Afrique ne peut ignorer la révolution des "prothèses cognitives" que représentent les Systèmes d’Intelligence Artificielle (SIA), pas plus que ses acteurs économiques et sociaux ne peuvent se soustraire à ce mouvement mondial irréversible. Le secteur financier, comme tous les autres, est déjà (sans doute) impacté dans les zones CEMAC et UEMOA. Cette petite note s’inspire (s'impose) par les évolutions récentes observées dans les marchés développés (Canada, France) et les stratégies nationales d'IA adoptées dans plusieurs pays africains (Union Africaine, Côte d'Ivoire, Bénin, Sénégal, Cameroun). Le but est de proposer une réflexion prospective sur l'application de l'IA dans le secteur financier ouest-africain et centrafricain, en tenant (plus ou moins) compte du cadre réglementaire existant tout en anticipant les développements futurs. 

En guise de définition simple, l'Intelligence Artificielle, selon l'UNESCO, est un système construit à partir de données, de matériel et de connectivité, permettant aux machines d'imiter l'intelligence humaine dans des domaines tels que la perception, la résolution de problèmes, l'interaction linguistique ou la créativité. Cette technologie peut alors se décliner sous plusieurs formes : l'IA générative (création de contenu nouveau), l'IA prédictive (analyse de données historiques pour anticiper l'avenir) et l'IA émotionnelle (compréhension des émotions humaines). Toutes ces déclinaisons peuvent trouver des applications pertinentes dans le secteur financier, comme le démontre le rapport de l'AMF français publié en février 2026 sur l'usage de l'IA par les acteurs des marchés financiers.

État des lieux de l'IA dans la région CEMAC/UEMOA

Contexte réglementaire et stratégique

En zone CEMAC, aucun cadre réglementaire spécifique à l'IA n'existe actuellement même si plusieurs pays ont adopté des lois concernant les systèmes et les transactions numériques ou encore sur la protection des données personnelles. Ces dernières s'appliqueront nécessairement aux traitements automatisés par IA, on pense notamment au Tchad (Loi 2015/034 de 2015), au Congo (Loi 29-2019 de 2019), en Guinée Équatoriale (Loi 7/2019 de 2019), en République Centrafricaine (Loi 2022/015 de 2022), au Gabon (Loi 025/2023 de 2023) et au Cameroun (Loi 2024/017 de 2024). Dans l'espace UEMOA, il n'en est pas autrement, une vue d'ensemble étant donnée par l'Acte additionnel A/SA.1/01/10 relatif à la protection des données à caractère personnel dans l'espace de la CEDEAO, adopté à Abuja le 16 février 2010.

Parallèlement, plusieurs pays de la région ont développé ou sont en train de développer des stratégies nationales d'IA, notamment la Côte d'Ivoire, le Bénin, le Sénégal et le Cameroun. Ces stratégies, bien que souvent encore émergentes, constituent un premier pas vers la structuration de l'écosystème IA.

Maturité du secteur financier

Pourquoi se pencher sur ce sujet aujourd'hui ? En fait, le secteur financier dans les deux zones présente des caractéristiques qui appellent à l'adoption de l'IA, à l'organisation de sa gouvernance et fatalement à un encadrement juridique. Concrètement, on y observe une digitalisation croissante marquée par l'expansion des services bancaires mobiles et des fintechs même si les défis infrastructurels persistent, notamment en termes de connectivité, d'accès aux données et de capacité de calcul. Les besoins spécifiques de la région incluant l'inclusion financière, la lutte contre la fraude et la supervision des marchés sont de plus en plus palpables alors que dans le même temps, on recherche sur le terrain l'expertise locale en IA et en data science importante au développement des applications financières intelligentes.

Cas d'usage par acteur 

S'il est un fait, il tient de ce que les acteurs des marchés financiers ( d'ailleurs )  et de la CEMAC / UEMOA peuvent recourir à l'IA pour gagner en efficacité, traiter des volumes croissants de données et automatiser les tâches répétitives. Cependant, ils ne peuvent ignorer les risques liés à la gouvernance des données, à la dépendance technologique et au manque de compétences.

Les Sociétés de Gestion de Portefeuille (SGP) peuvent utiliser l'IA pour l'analyse de données, incluant le screening, l'extraction et l'analyse de données financières locales et internationales. Elles peuvent également mettre en œuvre des outils d'IA générative adaptés au cadre réglementaire régional pour renforcer la conformité, et utiliser l'IA pour identifier des opportunités d'investissement dans les marchés émergents africains, en tenant compte des spécificités locales comme la liquidité, la volatilité et la disponibilité limitée des données.

Les Sociétés de Bourse et Sociétés de Gestion et Intermédiation peuvent employer l'IA pour développer des relations client améliorées via des chatbots multilingues adaptés aux langues locales. La conformité et la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT) peuvent être renforcées par une surveillance automatisée des transactions et une détection de fraude adaptée aux typologies locales. La recherche et la synthèse d'informations financières, ainsi que l'automatisation des processus, peuvent être optimisées en adaptant les outils aux infrastructures technologiques disponibles.

Les Infrastructures de Marché peuvent utiliser l'IA pour la surveillance des marchés, notamment la détection d'abus de marché dans des marchés de taille modeste. La cybersécurité peut être renforcée par des outils adaptés aux menaces spécifiques de la région, tandis que l'optimisation des processus de règlement-livraison et de compensation peut être améliorée. Le traitement interne des données et la génération de rapports réglementaires constituent également des domaines d'application prometteurs.

Les Fintechs, particulièrement dans le domaine du financement participatif, peuvent recourir à l'IA pour développer des services de relation client via des chatbots favorisant l'inclusion financière et l'éducation financière. La productivité interne peut être augmentée grâce à des outils adaptés aux ressources limitées des startups, tandis que le scoring crédit peut être innové via des modèles alternatifs utilisant des données non traditionnelles.

Les Sociétés Cotées peuvent utiliser l'IA pour la production d'information financière, incluant la traduction multilingue et l'adaptation aux normes comptables régionales. Le contrôle et le reporting peuvent être automatisés en tenant compte des spécificités des systèmes comptables locaux, et la communication financière peut être optimisée via des outils de communication adaptés aux investisseurs locaux et internationaux.

Les Autorités des Marchés Financiers (COSUMAF et AMF UMOA) peuvent renforcer leurs missions grâce à l'IA. La surveillance des marchés peut être améliorée par la détection d'abus de marché, même avec des ressources limitées. La protection des épargnants peut être renforcée par des outils de détection d'arnaques adaptés aux contextes locaux. La supervision des acteurs peut être facilitée par l'analyse automatique des rapports réglementaires, et les investigations peuvent être soutenues par des outils d'eDiscovery adaptés aux capacités techniques disponibles.

Les Épargnants particuliers peuvent également bénéficier de l'IA à travers des outils d'aide à la décision accessibles pour l'analyse de produits financiers, la détection simplifiée de signaux de marché, et des outils pédagogiques adaptés aux différents niveaux de littératie financière.

Enjeux réglementaires et responsabilité

Cadre juridique actuel et responsabilités

L'usage de l'IA par les acteurs du marché financier en CEMAC et UEMOA doit s'inscrire dans le cadre réglementaire existant, en attendant l'émergence de réglementations spécifiques à l'IA. La protection des données constitue un enjeu majeur : les lois nationales sur la protection des données et l'Acte additionnel de la CEDEAO s'appliqueront aux traitements de données personnelles par l'IA, avec des exigences renforcées pour les données financières sensibles.

La responsabilité des décisions et résultats générés par l'IA incombe pleinement aux directions et organes de gouvernance des entreprises concernées. Les obligations générales d'organisation et de bonne conduite imposées par les réglementations de la COSUMAF et de l'AMF-UEMOA s'appliquent indépendamment du recours à l'IA, notamment l'exigence d'agir dans l'intérêt des clients.

Les acteurs doivent mener une analyse au cas par cas pour déterminer si leurs usages d'IA sont conformes aux réglementations existantes, en particulier concernant la protection des consommateurs, la transparence des décisions automatisées, la sécurité des systèmes, et la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme.

Les exigences technologiques imposées par les réglementations en matière de résilience opérationnelle s'appliquent également aux systèmes d'IA. Les acteurs financiers doivent garantir la robustesse, la sécurité et la gouvernance de leurs systèmes numériques, y compris les systèmes d'IA lorsqu'ils sont intégrés à des fonctions critiques, afin d'assurer la continuité des services et de prévenir les risques liés aux défaillances technologiques.

Recommandations

Pour les régulateurs (COSUMAF, AMF-UEMOA)

Il est essentiel de développer un cadre réglementaire adapté en élaborant des lignes directrices sur l'usage responsable de l'IA dans le secteur financier, inspirées des travaux de L'ESMA (Autorité européenne des marchés financiers) et l'OICV-IOSCO (Organisation internationale des commissions de valeurs) mais adaptées au contexte régional africain. De même, le renforcement des capacités de supervision doit se faire et passer par des investissements dans des outils de suptech permettant de superviser efficacement les usages d'IA par les acteurs régulés. Dans ce sens, la promotion de la coopération régionale sera nécessaire pour s'interinfluencer dans les approches entre CEMAC et UEMOA. Enfin, le développement de l'expertise interne via la formation des équipes de supervision aux enjeux techniques et réglementaires de l'IA va constituer une priorité.

Pour les acteurs financiers

Une approche progressive est recommandée, en commençant par des cas d'usage à faible risque et à forte valeur ajoutée. L'investissement dans la gouvernance est crucial, avec la mise en place de cadres de gouvernance spécifiques à l'IA et une supervision humaine appropriée. Le développement des compétences internes doit passer par la formation des équipes aux usages responsables de l'IA et le recrutement d'experts techniques. Le privilège donné aux solutions adaptées implique de choisir des technologies adaptées au contexte régional en termes d'infrastructures, de données et de besoins spécifiques. Enfin, l'assurance de la transparence nécessite d'informer clairement les clients sur l'usage de l'IA dans les services fournis.

Pour les États et organisations régionales

L'accélération des stratégies nationales d'IA doit intégrer spécifiquement le secteur financier et ce avec un point d'honneur dans l'investissement dans l'infrastructure numérique, fondamental pour améliorer la connectivité et l'accès aux données. Au demeurant, le développement de l'écosystème d'innovation passera par le soutien aux fintechs ( incitations, sandbox) et aux centres de recherche spécialisés en IA financière. Enfin, la CEMAC et l'UEMOA financières doivent accentuer leur participation active aux travaux internationaux sur la régulation de l'IA dans la finance.

Conclusion

En conclusion, l'IA représente indiscutablement à la fois une opportunité majeure et un défi important pour les marchés financiers de la CEMAC et de l'UEMOA. Les cas d'usage que nous avons cartographiés en nous inspirant des marchés avancés peuvent inspirer les acteurs régionaux, mais avec des adaptations significatives au contexte local. Intégrer favorablement l'IA dans la finance de marché en CEMAC et en UEMOA sera lié à la capacité des différents acteurs à faire leurs parts, développer un cadre réglementaire équilibré favorisant l'innovation tout en protégeant les consommateurs, investir dans les infrastructures, travailler les compétences nécessaires, adopter une approche responsable et éthique de l'IA, ou encore renforcer la coopération régionale et internationale.