TRIBUNE | CEMAC : La faible cotation boursière à l'aune de l'unification des bourses DSX - BVMAC

En 2013, une étude a été menée au Cameroun sur la « faible cotation des entreprises camerounaises en bourse ». Son axe de questionnement était le suivant : le marché financier présentait-il (avant la fusion) un réel intérêt pour les entreprises camerounaises au regard du nombre de sociétés qui animaient le marché financier (3 sociétés sur le compartiment des actions) à cette époque ? Après fusion, pourquoi le décollage n’est-il pas toujours visible 5 ans après ? Les conditions préalables du décollage ont-elles été remplies ? 

La cotation d’une entreprise en bourse, constitue aujourd’hui, au-delà des changements périodiques des marchés financiers un formidable levier de financement des entreprises. L’admission sur le marché financier permettant à l’entreprise de lever des capitaux importants renforçant ses fonds propres et, par conséquent, garantissant sa pérennité et sa croissance. En dépit de ces avantages, l’ancienne bourse camerounaise (DSX) restait peu fréquentée par les entreprises camerounaises, seules trois sociétés étaient inscrites à la cote. Dans notre étude, la question posée était celle de savoir si la bourse présentait un réel intérêt pour les entreprises camerounaises, qui préféraient toujours le concours des modes de financements traditionnels, notamment les banques ou les tontines.

Face à ce constat, il fallait chercher les raisons susceptibles d’expliquer cette faible cotation des entreprises camerounaises à la bourse de valeurs mobilières de Douala (DSX), sachant que les marchés financiers occupaient dès lors des places prépondérantes dans les économies. Pour cela, il fallait apporter des solutions qui n’étaient certainement pas exhaustives, mais nécessaires pour améliorer le nombre de cotation des entreprises à la DSX. Ce constat est étonnant pour la raison, qu’à partir du début des années 1980, la logique du financement de l’économie par les banques va laisser la place à une logique de marché. On parle de « marchéisation de l’économie », le modèle de marché devenait le modèle prégnant dans le développement de l’économie. L’économie, qui était pour l’essentiel une économie intermédiée, a été caractérisée par une désintermédiation de plus en plus considérable. Le vœu des pouvoirs publics étant de faciliter le financement par les marchés des valeurs mobilières, et non plus par le système bancaire.

POURQUOI LES ENTREPRISES CAMEROUNAISES NE RECOURAIENT-ELLES PAS A LA BOURSE DE DOUALA ? 

L’une des conditions majeures pour être admis au marché financier, spécifiquement à une cote boursière pour une entreprise et même pour tout autre acteur, est l’exigence de transparence notamment à travers la qualité de l’information financière à diffuser. L’information en question doit être claire, précise et sincère. L’adoption des règles strictes en matière de transparence trouve sa justification dans l’exigence de protection des épargnants, qui est un fondement de la régulation financière. Ce principe directeur des marchés financiers apparaissait comme l’un des obstacles majeurs  pour les acteurs économiques (notamment les entreprises) devant solliciter la bourse comme mode de financement.

La transparence, une écluse

Au Cameroun, la question de transparence, cela ne fait pas l’ombre de doute, elle est l’une des raisons qui explique la réticence des entreprises à se faire coter. Ainsi, selon l’un des résultats du recensement général des entreprises publié en 2010 par l’institut national de la statistique(INS), seulement 42,9% des 93.969 entreprises camerounaises, tiennent une comptabilité écrite contre 57,1% qui n’en tiennent pas du tout. Parmi celles qui tiennent une comptabilité écrite seulement 31,1% aboutissent à une comptabilité formelle, c’est-à-dire celle qui mène à la confection d’une déclaration statistique et fiscale (DSF). Ce qui fait seulement 13% de l’ensemble des entreprises. Ceci est donc un facteur limitatif dans la mesure ou la tenue d’une bonne comptabilité constitue un élément clé de la transparence et de la gouvernance économique dans une entreprise.

Cet état de chose expliquerait, la raison pour laquelle les grandes entreprises privées ou parapubliques qui ont de si grandes responsabilités en termes d’emplois, de paiement d’impôts et de cotisations sociales, de développement local, n’arrivent pas à jouer le jeu de la transparence en s’introduisant en bourse, même pour une part limitée de leur capital. En s’introduisant en bourse, elles devront publier leurs bilans économiques et sociaux, leurs prévisions de résultats, tout en jugeant leurs stratégies respectives et du management les unes et les autres.

La transparence constitue ainsi une des conditions d’efficacité, d’efficience des marchés financiers et voire de bonne gouvernance des entreprises. Une loi obligeant les entreprises remplissant aux conditions d’admission dans la bourse est à encourager. Si la transparence pourrait être assimilable au bon sens on comprend mal pourquoi dans le contexte camerounais il est la chose la mal partagée si le dévoiement de la citation est permise dans le cadre du marché. 

Ce faisant, les raisons relevées à cette époque sans toutefois être exhaustives, n’étaient moins négligeables. La création du marché financier camerounais s’inscrivait dans la logique première de tout marché financier, faciliter le financement par le marché de valeurs mobilières, c’est-à-dire de passer peu à peu d’une logique de financement par les banques à la logique de financement par les marchés. 

Ainsi, parmi les perspectives que s’était fixé le Cameroun en créant son marché, cette logique y figurait, collecter l’épargne longue pour l’orienter vers le financement des investissements, à taux nettement plus avantageux que celui offert par les banques ou les établissements de crédits. Le marché financier avait continué d’être une issue douteuse pour les entreprises, seulement trois entreprises sont restées cotées à la bourse de Douala (DSX) jusqu’à la fusion des deux bourses existantes dans la sous-région CEMAC.

Il faut noter que depuis le 30 juin 2019, l’Acte Additionnel n°06/17-CEMAC-COSUMAF-CCE-SE a unifié le marché financier de la CEMAC. Ainsi, l’article 3 dudit Acte Additionnel dispose que « La Bourse des Valeurs Mobilières de l’Afrique Centrale (BVMAC) et la Bourse de Douala (Douala Stock Exchange) doivent procéder à leur fusion dans le respect des dispositions de l’Acte uniforme OHADA relatif au droit des sociétés commerciales et du groupement d’intérêt économique. ». Soit 16 ans jusqu’à la date annonçant la fusion des deux marchés de la sous-région CEMAC (il faut souligner que le marché financier camerounais est créé le 22 décembre 1999, et la Bourse des Valeurs Mobilières, la Douala Stock Exchange est créée le 23 mars 2003, la problématique de la cotation des entreprises camerounaises en bourse se posait. Seules trois entreprises comme nous l’avons souligné plus haut sont restées cotées en Bourse, notamment la SAFACAM, SEMC et la SOCAPALM.

A l’époque de la rédaction de notre étude, deux constats ont été relevés : l’existence d’un marché financier anachronique et celui d’un marché dont la mise en œuvre de la règle financière s’avérait difficile. Ainsi, nous soulevions que la désintermédiation bancaire n’avait pas suivi la création du marché financier. On se retrouvait à la situation qui prévalait d’avant la création du marché, la persistance des modes de financement traditionnels qui ont d’antan existé: les banques pour le circuit financier officiel et le secteur formel, les tontines pour le circuit financier informel présent pour le secteur informel en partie dominateur. 

En somme, la récurrence de ces modes de financement se justifiait par leur moindre exigence de la transparence, le contraire étant l’un des principes phares du marché financier mais pourtant un repoussoir pour les entreprises.

La difficile mise en oeuvre de la réglementation

L ‘autre constat relevé, était lié à la difficile mise en œuvre des règles applicables à un marché réglementé. Dans le cadre de l’élaboration de la règle financière, l’association des destinataires de la règle, notamment les professionnels du marché est une exigence nécessaire, car ceux-ci pour une évidence sont plus proches du marché et mieux aguerris pour connaître les besoins du marché et ceux des clients. Par ailleurs, le dirigisme de l’Etat au Cameroun fai(sai)t en sorte, que même dans les domaines où il doit intervenir comme régulateur au sens propre du terme, il intervient comme monarque. 

Le marché a besoin sans doute de la régulation, mais, l’expertise nécessaire des professionnels est fondamentale, la règle ne peut recevoir meilleure application que si et seulement si ceux-ci maîtrisent son contenu, et par ailleurs, s’ils ont participé de près ou de loin à son élaboration. C’était le cas par exemple des rapports LAMFALUSSY, qui démontre à bon escient l’influence professionnelle directe et technique sur les décideurs politiques nationaux ou supranationaux.

Ainsi, l’exclusion des professionnels dans la mise en œuvre des règles applicables au marché financier était considéré comme une des raisons susceptibles d’expliquer le manque d’engouement des acteurs devant influer l’animation du marché. Par ailleurs, la prise en compte difficile des réalités du tissu économique (essentiellement dominé par les PME) des règles gouvernant le marché financier trouvait aussi une explication à cet épineux envol du marché, il faut le noter à chaque marché financier, ses spécificités.

Au Cameroun, on notait que la majorité des entreprises étaient des PME, et la culture de recourir à la Bourse de Valeurs Mobilières pour trouver des financements n’était pas au rdv pour celles-ci (il se posait un problème de mesures incitatives et de culture boursière). Il fallait y penser à l’apport des PME et en général du secteur informel dans toutes ses composantes au développement de la bouse de Douala. Toutefois, la DSX n’existe plus, il faut se tourner vers le marché financier régional unique à l’ensemble des pays de la sous-région.

Toutefois, rappelons-le, ce qui a donné lieu à l’existence de deux marchés financiers dans la sous-région CEMAC n’est autre qu’en réalité un conflit entre le Cameroun et le Gabon qu’on pourrait qualifier toutes proportions gardées d’hégémonique. Sous fond de rivalité sous régionale entre le Cameroun et le Gabon, deux bourses de valeurs mobilières seront créées, une au GABON (BVMAC) et l’autre au Cameroun (DSX). La première est sous régionale, et la seconde est nationale. Ainsi, ces deux pays prétendants au statut de pays siège de la Bourse régionale des valeurs mobilières présentaient sans doute des avantages particuliers.

Pour cela, le Cameroun faisait prévaloir son poids économique, son tissu industriel assez riche et son système bancaire et financier structuré ; le Gabon pour sa part, avançait comme avantages la qualité de ses systèmes informatiques et de télécommunications, son PIB par habitant…Bien plus, le Gabon faisait valoir qu’il était le seul pays membre de la CEMAC avec un poids économique non moins négligeable, n’abritant pas d’une institution d’envergure. La BEAC et la COBAC avec pour siège Yaoundé ; la Commission de la CEMAC à Bangui, la BDEAC à Brazzaville…Toutefois, ce conflit semble avoir été résolu, puisqu’on ne parle plus de la BVMAC d’un côté et la DSX d’un autre…Désormais, de la BVMAC.

Ce petit rappel n’était pas inutile, il nous permet de s’interroger directement sur la cotation des entreprises de la CEMAC en situation de l’unification des marchés financiers. Il faut noter que les structures du marché financier régional et du marché financier de la République du Cameroun ont été unifiés le 30 juin 2019. Depuis la fusion des Marchés Financiers de la CEMAC, la Bourse des Valeurs Mobilières de l’Afrique Centrale a repris à son actif les valeurs mobilières héritées des deux anciennes structures du Marché Financier dans ses compartiments Actions et Obligations. La première session de cotation de la BVMAC en tant que Bourse unifiée de l’Afrique Centrale a eu lieu le 05 juillet 2019. Il n’existe plus deux marchés financiers, mais un seul : la Bourse des Valeurs Mobilières de l’Afrique Centrale. Cependant, quatre ans déjà que la fusion a pris corps, nous ne sommes pas encore à la grande ruée des entreprises CEMAC vers la bourse.

Nous avons repris avec les mêmes qui étaient cotées à la DSX et à la BVMAC. Notamment : SAFACAM: SOCIETE AFRICAINE FORESTIERE ET AGRICOLE DU CAMEROUN, SEMC: SOCIETE DES EAUX MINERALES DU CAMEROUN, SOCAPALM: SOCIETE CAMEROUNAISE DE PALMERAIES, SIAT GABON: SOCIETE D’INVESTISSEMENT POUR L’AGRICULTURE TROPICALE GABON GABON, et nouvellement la Régionale (Régionale d’Epargne et de Crédit) qui s’est greffée récemment à la liste (Depuis le 9 février 2021, La Régionale a réussi l’augmentation de son capital au moyen de son introduction à la Bourse des valeurs Mobilières de l’Afrique Centrale). Ce qui porte le cota à cinq (5) entreprises dans toute la sous-région. Quatre sont camerounaises et une est gabonaise.

Pourtant, ce chiffre ne représente rien à côté des entreprises par pays membre de la CEMAC pouvant faire une IPO (Initial Public Offering), ou introduction en bourse). Notons que l’introduction en bourse d’une entreprise, constitue aujourd’hui, au-delà des variations cycliques que connaissent les marchés financiers un formidable levier de financement des sociétés. En effet, l’admission sur un marché financier va permettre à la société de lever des capitaux importants renforçant de la sorte ses fonds propres et, partant garantissant sa pérennité et son développement.

Est-ce à dire que ce sont les seules entreprises de la sous-région CEMAC qui remplissent aux conditions pour se faire coter en bourse ? Ou les seules avec le plus grand chiffre d’affaire, ou encore en besoin de capitaux ? Le Gabon et le Cameroun sont-ils les seuls pays de la sous-région ? Nous en doutons !

(POURQUOI) LES ENTREPRISES TRAINENT-ELLES ENCORE LE PAS AU REGARD DES AVANTAGES QU’OFFRE LA BOURSE ? 

Cette interrogation interpelle tant les acteurs directs et indirects du marché financier (Praticiens). Les chercheurs/universitaires ne sont pas en restent. Cette situation peut susciter des questions tous azimuts. Tous les problèmes d’avant fusion ont-ils été réglés au préalable ? Les questions de culture boursière, de visibilité de la Bourse ont-elles été prises en compte lors de la fusion? Est-ce l’exigence de transparence qui empêche certaines entreprises à s’aventurer ? Peut-être, ces entreprises n’ont pas besoin de lever de capitaux pour se refinancer ? Ou alors, elles ont d’autres moyens de financement plus rentables que le marché financier. Une fois de plus, le doute est permis. Toutes les entreprises ont besoin de capitaux pour grandir, qu’elles soient grandes, moyennes ou petites.

Toutes ces interrogations sont sans doute importantes et méritent de trouver des réponses. Toutefois, une retient notre attention : Les entreprises sont-elles prêtes à se livrer au jeu de la transparence ? Il faut relever que la transparence n’est pas seulement un principe directeur, mais aussi une exigence du marché financier pour les entreprises qui souhaitent recourir à ce mode de financement. La BVMAC l’a érigé dans son Règlement Général comme une des conditions sine qua non de l’admission des valeurs à la cote. Il faut lire l’article 7 du Règlement Général de la BVMAC pour le comprendre.

La teneur de ce texte est la suivante : « Tout Emetteur désirant l’Admission de Valeurs Mobilières émises par lui à la Cote, ou désirant être autorisé à procéder à une nouvelle émission de Valeurs Mobilières ayant déjà fait l’objet d’une inscription à la Cote, doit adresser simultanément par l’intermédiaire d’une Société de Bourse, une demande écrite à la BVMAC et à la COSUMAF. Cette demande, pour être recevable, doit préciser la nature de l’opération projetée et, nécessairement être accompagnée d’un projet du Document d’Information, ainsi que de tout document, attestation et autres pièces justificatives que la BVMAC pourra en tant que besoin exiger

Le projet du Document d’information doit être conforme aux exigences de la réglementation du marché financier de l’Afrique Centrale et de l’Acte Uniforme OHADA du17 avril 1997 relatif au droit des sociétés commerciales et du groupement d’intérêt économique. Il doit contenir tout renseignement permettant d’apprécier le mode de direction, d’organisation et de gestion de la société, la consistance de son patrimoine et les caractéristiques de son activité, sa situation financière, ses résultats et ses perspectives, ainsi que la nature, la catégorie, le nombre, la forme, la date de jouissance des droits attachés aux Valeurs Mobilières proposées. ».

A la lecture de ce texte, l’on s’aperçoit que la transparence est une des conditions générales requises pour tout émetteur qui souhaite lever des capitaux. Ainsi, l’émetteur désirant l’admission de ses valeurs mobilières à la cote doit fournir un package d’informations… L’information donne lieu à l’établissement et à la diffusion de différents documents qui concernent les émetteurs des valeurs mobilières tels que les comptes sociaux. Au plan comptable, l’introduction en bourse rend obligatoire l’établissement de comptes consolidés… Combien d’entreprises sont prêtes à remplir à cette condition ? Le nombre d’entreprises cotées à la BVMAC à l’heure actuelle répond mieux à cette interrogation…Peut-être d’ici peu de temps on aura un BVMAC 10, 20…

Bon ! Ce n’est peut-être pas le moment de tirer des conclusions trop hâtives…Laissons un peu de temps à la BVMAC de faire son bout de chemin. Mais, il ne faudrait pas non plus attendre dix, quinze ans…pour tirer la sonnette d’alarme !

Dr. Hyacinthe MBENTI ESSIANE